Jacques Bainville et Louis XIV avec moi

BainvilleEn lisant l’Histoire de France de Jacques Bainville, je me suis découvert deux alliés de poids :-). L’auteur lui-même ainsi que Louis XIV qu’il cite à un moment.

En effet, certains passages rejoignent ce que j’ai écrit à droite et à gauche sur le progrès matériel comme cause de déclin, en cela qu’il déchaîne progressivement l’orgueil des hommes.

Je ne suis malheureusement pas en mesure de vous fournir les numéros de page d’où proviennent les citations car j’ai lu une version électronique du livre. Faute de mieux j’indique le chapitre et le pourcentage d’avancement (en faisant une règle de trois vous retrouverez approximativement la page dans votre version papier).

Chapitre III : Grandeur et décadence des Carolingiens (5%)

Et il a fallu, à toutes les époques, que les peuples, pour être gouvernés, fussent consentants.

Chapitre II : L’essai mérovingien (5%)

Comment s’impose-t-on à un peuple? Toujours de la même manière : par les services rendus.

Chapitre IV : La révolution de 987 et l’avènement des Capétiens (7%)

Ce serait une erreur de croire que les populations eussent été hostiles à ce morcellement de la souveraineté. Tout ce qu’elles demandaient, c’étaient des défenseurs. La féodalité, issue du vieux patronat, fondée sur la réciprocité des services, naissait de l’anarchie et du besoin d’un gouvernement, comme aux temps de l’humanité primitive. Représentons-nous des hommes dont la vie était menacée tous les jours, qui fuyaient les pirates normands et les bandits de toute espèce, dont les maisons étaient brûlées et les terres ravagées. Dès qu’un individu puissant et vigoureux s’offrait pour protéger les personnes et les biens, on était trop heureux de se livrer à lui, jusqu’au servage, préférable à une existence de bête traquée. De quel prix était la liberté quand la ruine et la mort menaçaient à toute heure et partout? En rendant des services, dont le plus apprécié était la défense de la sécurité publique, le seigneur féodal légitima son usurpation. Parfois même il promettait des garanties particulières à ceux qui reconnaissaient son autorité. Par là dura l’esprit des franchises provinciales et municipales, destinées à une renaissance prochaine.

Tout cela se fit peu à peu, spontanément, sans méthode, avec la plus grande diversité. Ainsi naquit une multitude de monarchies locales fondées sur un consentement donné par la détresse. Les abus de la féodalité ne furent sentis que plus tard, quand les conditions eurent changé, quand l’ordre commença à revenir, et les abus ne s’en développèrent aussi qu’à la longue, la valeur du service ayant diminué et le prix qu’on le payait étant resté le même. C’est ce que nous voyons de nos jours pour le régime capitaliste. Qui se souvient des premiers actionnaires qui ont risqué leur argent pour construire des chemins de fer? À ce moment-là, ils ont été indispensables. Depuis, par voie d’héritage ou d’acquisition, leurs droits ont passé à d’autres qui ont l’air de parasites. Il en fut de même des droits féodaux et des charges qu’ils avaient pour contrepartie. Transformés, usés par les siècles, les droits féodaux n’ont disparu tout à fait qu’en 1789, ce qui laisse une belle marge au capitalisme de notre temps. Mais, de même que la création des chemins de fer par des sociétés privées fut saluée comme un progrès, ce fut un progrès, au dixième siècle, de vivre à l’abri d’un château fort. Les donjons abattus plus tard avec rage avaient été construits d’abord avec le zèle qu’on met à élever des fortifications contre l’ennemi.

Chapitre V : Pendant 340 ans, l’honorable maison capétienne règne de père en fils (9%)

Depuis les destructions et la désolation du dixième siècle, des richesses s’étaient reconstituées, la société tendait à se régulariser. Aux siècles précédents, la ruine de l’ordre et de la sécurité avait poussé les petits et les faibles à se livrer à des personnages puissants ou énergiques en échange de leur protection. Les circonstances avaient changé. La preuve que le régime féodal avait été bienfaisant, c’est qu’à l’abri des châteaux forts une classe moyenne s’était reformée par le travail et par l’épargne. Alors cette classe moyenne devint sensible aux abus de la féodalité. La dépendance ne lui fut pas moins insupportable que les petites guerres, les brigandages, les exactions. On avait recherché la protection des seigneurs pour être à l’abri des pirates : on voulut des droits civils et politiques dès que la protection fut moins nécessaire. La prospérité rendit le goût des libertés et le moyen de les acquérir. Ce qu’on appelle la révolution communale fut, comme toutes les révolutions, un effet de l’enrichissement, car les richesses donnent la force et c’est quand les hommes commencent à se sentir sûrs du lendemain que la liberté commence aussi à avoir du prix pour eux.

Chapitre XIII : Louis XIV (39%)

L’originalité de Louis XIV et d’avoir raisonné son cas et compris comme pas un les circonstances dans lesquelles son règne s’était ouvert et qui lui donnait en France un crédit illimité. Il l’a dit, dans ses Mémoires pour l’instruction du Dauphin, en homme qui avait vu beaucoup de choses, la Fronde, les révolutions d’Angleterre et de Hollande : il y a des périodes où des « accidents extraordinaires » font sentir aux peuples l’utilité du commandement. « Tant que tout prospère dans un état, on peut oublier les biens infinis que produit la royauté et envier seulement ceux qu’elle possède : l’homme, naturellement ambitieux et orgueilleux, ne trouve jamais en lui-même pourquoi un autre lui doit commander jusqu’à ce que son besoin propre lui fasse sentir. Mais ce besoin même, aussitôt qu’il a un remède constant et réglé, la coutume le lui rend insensible. » Ainsi Louis XIV avait prévu que le mouvement qui rendait la monarchie plus puissante qu’elle n’avait jamais été ne serait pas éternel, que des temps reviendraient où le besoin de liberté serait le plus fort. Désirée en 1661 pour sa bienfaisance, l’autorité apparaitrait comme une tyrannie en 1789 : déjà, sur la fin de son règne, Louis XIV a pu s’appercevoir que la France se lassait de ce qu’elle avait appelé et salué avec enthousiasme et reconnaissance. Il avait prévu cette fatigue, annoncé ce retour du pendule, et, par là, il a été meilleur connaisseur des hommes que ceux qui prétendent qu’il a donné à la monarchie le germe de la mort en concentrant le pouvoir.

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3 réflexions au sujet de « Jacques Bainville et Louis XIV avec moi »

  1. François (droite d'avant)

    @Mat
    Le gros avantage de Bainville est qu’il ne raconte pas l’Histoire avec des dates, mais en expliquant les mouvements tectoniques des peuples, des idées et des ambitions.
    Sa conclusion sur l’Allemagne (écrite dans les années 20) n’a pas mis 15 ans à se réaliser. Preuve que le type était plus clairvoyant que nos prophètes modernes, tel notre ami Attali!

  2. Kolia Karamazov Auteur de l’article

    Mat,

    Je vous le recommande en effet.
    Dans l’Avant-propos, Bainville explique qu’il n’aimait pas l’histoire lorsqu’il était au collège, parce qu’elle était présentée comme une succession d’évènements et de dates, sans lien les uns avec les autres. De son côté il s’efforce de mettre en lumière les liens de cause à effet.

    Nous nous sommes efforcé de montrer comment les choses s’étaient produites, quelles conséquences en étaient résultées, pourquoi, à tel moment, telle décision avait été prise plutôt que telle autre.

    Toujours dans cet avant-propos, il écrit au sujet de Sainte-Beuve : « Nul n’a mieux montré que l’histoire était de la psychologie. »

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