L’Opium du peuple

eating-while-watching-tvAvertissement : Lors de la lecture de cet article, il ne faudra pas confondre « le plaisir », qui est un affect humain, qui n’est en lui-même connoté ni positivement ni négativement (tout dépend quelle est la source du plaisir) et « les plaisirs » (sous entendu les plaisirs terrestres, les plaisirs du monde) qui sont un ensemble d’objets ou d’actions susceptibles de donner du plaisir. Dans la suite il sera seulement question « des plaisirs ».

Qu’y a-t-il de plus repoussant, pour l’homme contemporain, qu’une vie austère ? Qu’y a-t-il de plus abominable à ses yeux que le sort d’un moine du XIIe siècle ? Et quand il songe au fait que ces hommes de Dieu s’imposaient des privations volontaires, peut-il faire autrement que leur diagnostiquer la folie ?

Les plaisirs comme unique préoccupation

Les plaisirs sont depuis quelques temps tout à fait au centre de l’existence des occidentaux. Trois facteurs ont conduit à cette situation. Tout d’abord, l’abondance matérielle, liée au progrès technique, a mis les plaisirs à la portée de chacun, dans des proportions jamais vues auparavant. Par ailleurs, c’est une évidence, les hommes ont soif de plaisirs. Nous reviendrons sur ce point. Enfin, une « philosophie » exaltant la recherche des plaisirs était nécessaire pour que les hommes puissent s’y consacrer sans scrupule. Le matérialisme darwinien a joué ce rôle. C’est parce qu’il a permis d’évacuer Dieu, ce casse-pied qui nous imposait des contraintes, qu’il a rencontré un grand succès. Plus largement il permet de balayer d’un revers de main toute notion de « bien » ou de « vrai », toute valeur supérieure, qui pourrait nous obliger à nous lever de notre canapé. Dans le cadre du matérialisme, personne ne peut plus être tenu de se restreindre sur le plan des plaisirs, car il n’existe aucun fondement à une telle restriction. D’ailleurs, quitte à n’être qu’un tas de bactéries parcouru de courants électriques et de réactions chimiques, autant faire en sorte que l’expérience soit agréable. C’est ainsi que le but unique de l’existence est devenu l’accumulation des plaisirs. A défaut de donner un sens à la vie, cela permet d’oublier qu’elle n’en a pas. La société matérialiste n’a besoin que d’une seule règle de vie commune : la liberté de l’un s’arrête là où commence celle de l’autre. Ce précepte, loin de mettre un frein à notre jouissance consumériste, la rend possible. Il est notre credo uniquement parce qu’il nous permet de jouir égoïstement, derrière la clôture de notre jardin, pendant encore un moment.
Les trois facteurs qui nous ont menés à n’être plus préoccupés que par les plaisirs ont été cités, il reste à développer la réflexion sur le second d’entre eux, à savoir le goût de l’homme pour les plaisirs.

Origine de notre soif de plaisirs

Le recours aux plaisirs est avant tout motivé par leur pouvoir d’apaiser momentanément nos souffrances physiques ou psychiques. Plus un homme souffre plus il se réfugie frénétiquement dans les plaisirs. Pour avoir une idée de la souffrance d’un salarié, il suffit de compter le nombre de carrés de chocolat et de verres de soda qu’il avale, le soir, en rentrant chez lui. Et d’une manière générale, pour connaître le degré de souffrance existentielle d’une personne, voyez jusqu’à quel point elle est adepte des plaisirs suivants : bain chaud, douche interminable, fornication, masturbation, shopping, télévision, jeux vidéo, tartine chargée en Nutella, sodas, alcool, nourriture grasse ou sucrée, fumette, autres drogues, etc. On sait bien que c’est parce qu’elles souffrent, que certaines personnes se mettent à boire un peu trop d’alcool. On sait moins que le même mécanisme est à l’œuvre dans le cas de tous ces petits plaisirs, que nous nous accordons, chaque jour, et dont nous aurions bien du mal à nous passer. Ils font l’effet d’un baume apaisant que nous nous appliquons autant que nécessaire. Ils nous permettent de museler, à peu près, la souffrance qui voudrait s’exprimer en nous. Ainsi nous parvenons à la rendre supportable, au point que nous pouvons l’ignorer, faire comme si elle n’existait pas.
Peut-être le lecteur ne voit-il pas le mal qu’il y a à s’accorder des plaisirs dans le but de soulager une souffrance existentielle. Si tel est le cas je l’invite à réfléchir à cette allégorie :

Un randonneur marche sur un clou, qui lui pénètre profondément dans la plante du pied, en provoquant de terribles souffrances. Pour remédier à cela, il s’injecte une forte dose de morphine, en revanche il ne touche pas au clou, qui reste fiché dans son pied. Grâce à l’injection, le niveau de souffrance devient supportable et notre homme peut continuer sa route. Il reprend régulièrement une dose d’analgésique, lorsque la douleur fait son retour. Il continue ainsi, des jours durant, sans trop souffrir, grâce aux effets de la morphine. Par contre, la blessure causée par le clou qu’il a promené toute la semaine, s’est infectée dangereusement. Mais notre ami n’est pas décidé à s’arrêter et à regarder son problème en face, du moins tant qu’il ne tombe pas à court de morphine.

Nous imaginons bien l’issue funeste vers laquelle marche ce randonneur, faute de vouloir reconnaître qu’il est blessé. Notre morphine à nous tous, ce sont nos plaisirs. Ils nous permettent de supporter l’existence sans traiter les causes profondes de notre souffrance, et même, pour tout dire, sans avoir à admettre que nous souffrons. Nous tenons beaucoup à cela pour des raisons d’orgueil : nous préférons nier nos faiblesses que les regarder en face. C’est aussi plus facile et confortable de faire mine que tout va bien. En comparaison, se regarder dans un miroir et accepter d’y voir un homme souffrant n’est pas chose évidente. C’est pourquoi, en général, les hommes se contentent de rester dans le mensonge qu’autorise le recours répété aux plaisirs. L’authenticité est sacrifiée à leur principale préoccupation : avoir une vie présentable aux yeux du monde.

Le refus des plaisirs

Jusque là nous n’avons parlé que de l’homme contemporain qui peut et veut s’enivrer de plaisirs. A présent nous allons nous intéresser à l’homme qui ne peut pas, ou ne veut pas, vivre dans l’illusion produite par les plaisirs. Tout d’abord, nous allons évoquer les bonnes raisons de rejeter les plaisirs qu’offre l’occident contemporain.

Pourquoi renoncer aux plaisirs ?

C’est une question d’état d’esprit. Lors d’une soirée, certaines personnes noient leur malaise dans l’alcool, d’autres se disent : « Je suis mal à l’aise ? Et bien soit. Soyons mal à l’aise alors ». Dans un autre domaine, certains salariés rentrent du travail pleins de frustrations. Pour se le cacher ils s’installent devant une série télé abrutissante, une plaque de chocolat ou un saucisson à la main. D’autres rentrent du travail pleins de frustrations et refusent de transformer une sale journée, en une fausse bonne journée, à l’aide de nourriture grasse et autres divertissements. Ils préfèrent une souffrance authentique à un agrément factice. Ces gens n’allument pas la télévision, ils laissent le silence leur rappeler à quel point leur journée a été douloureuse. Le goût d’une existence authentique, autant dans le bonheur que dans le malheur, conduit à refuser les plaisirs de l’occident moderne.
Voici à présent une deuxième bonne raison de rejeter les plaisirs offerts par la société de consommation. Les plaisirs auxquels nous avons accès sont pour la plupart nouveaux. Certains d’entre eux n’existaient tout simplement pas il y a quelques temps (les jeux vidéo par exemple), tandis que d’autres étaient disponibles en très petites quantités, ou seulement dans certains milieux privilégiés (pas de sucreries à profusion pour la plupart des français au XIXe siècle). La question qui se pose est donc la suivante : si nous éprouvons, en 2014, de grandes difficultés à nous passer de tel ou tel plaisir, qu’aurions nous fait si nous étions venu au monde un siècle, deux siècles ou un millénaire plus tôt ? Nous serions-nous jetés par la fenêtre, désespérés par l’impossibilité de se connecter à internet, ou de mettre la main sur un paquet de spéculos ? Bien sûr, on peut reprendre à son compte le fameux poncif : il faut vivre avec son temps. Cela revient à choisir d’être un homme du XXIe siècle, l’homme d’une parenthèse historique très courte à l’échelle de l’histoire humaine. Une autre solution consiste à vouloir être un homme tout court, ni particulièrement de ce siècle, ni d’un autre. Si tel est le but, il faut refuser ce qui est spécifique à l’époque moderne, il faut rechercher dans l’expérience humaine ce qui a été partagé par presque tous les hommes, des origines à nos jours. Le silence ou le contact avec la nature en font partie, tout comme l’impossibilité de noyer son malaise dans le sucre, le gras et l’abrutissement télévisuel.
Nous savons maintenant pour quelles raisons le rejet des plaisirs modernes est une attitude tout à fait sensée. Voyons à présent quels fruits l’ascète est susceptible d’en tirer.

Où mène la privation ?

Il y a des hommes qui préfèrent le vrai douloureux au factice agréable. Il faut reconnaître, qu’au début, le « vrai » est particulièrement douloureux, mais on y trouve aussi des satisfactions, et à la longue, il nous apporte une chose que jamais le « factice », trop instable pour cela, ne peut apporter : le repos.
Celui qui renonce aux plaisirs est contraint de souffrir dans la mesure même où il est souffrant. Il ne triche pas, la relation entre la profondeur de ses blessures et le ressenti qu’il en a est directe. Chez lui, il n’y a pas de place pour le mensonge. Sans morphine, on ne peut pas marcher avec un clou en travers du pied. Il est impératif de s’arrêter et de s’asseoir jusqu’à ce que l’on soit parvenu à extraire le corps étranger. En d’autres termes, notre homme sans plaisir n’a d’autre choix que de considérer sa souffrance telle qu’elle se présente et de lui chercher un remède véritable. Cela ne se fait pas en un jour, ni même en une vie, car le remède n’est pas atteignable en ce monde. Il est un chemin, il est la vie, il est la vérité. Oui, le remède c’est le Christ, car la souffrance fondamentale de tout homme a pour origine la séparation d’avec Dieu, causée par le péché. En fin de compte, celui qui renonce aux agréments éphémères des plaisirs terrestres est amené à approfondir sa relation avec Dieu. La souffrance lui sert de guide et le conduit, à terme, à réaliser que son salut ne peut venir que d’en haut. Inversement, celui qui désire s’approcher de Dieu a tout intérêt à s’imposer des privations, c’est à dire à accepter sa croix et à la porter. Ainsi, il n’a d’autre choix que d’aller directement au Christ, car il n’y a que lui qui puisse rendre son fardeau léger.
A mon avis, c’est parce que les religieux, les saints et les mystiques ont compris que le renoncement aux plaisirs nous oblige à nous tourner vers Dieu, qu’ils l’ont pratiqué et recommandé. Si les autorités ecclésiastiques ont mis en garde contre les plaisirs, c’est qu’elles savaient quelles illusions mortelles ils produisent et craignaient que les hommes ne s’y laissent enfermer.

Conclusion : De l’urgence de renoncer aux plaisirs

Comme je le soulignais plus haut, l’immense majorité des hommes qui ont un jour foulé cette Terre, n’ont pas goûté aux plaisirs qui constituent aujourd’hui notre quotidien. C’est vrai à plus forte raison dans le cas des grands hommes. Inutile d’enquêter sur chacun d’eux pour le savoir. Il suffit de comprendre qu’il ne peut y avoir de grandeur véritable sans confrontation authentique avec soi-même et donc sans acceptation de la souffrance. Or nous avons vu que les plaisirs servent de cache-misère, qu’ils permettent justement d’atténuer les douleurs, afin d’ignorer les blessures. Voyez autour de vous la trempe des hommes produits par la société des plaisirs. Hollande, né en 1954, n’a probablement jamais été privé d’un seul Flamby, à un tel point qu’il en est devenu un lui-même.
Si la social-démocratie peut se contenter de limaces en guise de dirigeants, les événements à venir, pour être surmontés, vont requérir le concours d’une toute autre race d’hommes. Des hommes qui n’auront pas passé leur vie, la main dans un paquet de fraises Tagada. Il appartient à chacun de faire, dès maintenant, le nécessaire pour être à la hauteur du moment historique qui s’annonce.

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9 réflexions au sujet de « L’Opium du peuple »

  1. Mat

    Ce billet n’a pas été commenté jusqu’ici et je ne sais pas s’il le sera beaucoup. Je ne pense pas que ce soit parce qu’il laisse indifférent, mais tout au contraire parce qu’il nous ébranle plus que nous le voudrions. ça secoue.

  2. Onch

    Vos réflexions de manière générale et aussi la réflexion particulière contenue dans ce billet sont excellentes, même si je ne partage pas forcément toutes vos réflexions bien sûr.

    Cependant, ce que je trouve dommage ici et là est la connexion que vous finissez par faire avec « Dieu » ou le Christ. Je trouve que c’est en trop, votre idée est bonne en elle même et il suffirait de s’arrêter à l’idée qu’il faut être véritable avec soi même sans pour autant ramener ça à Dieu. Je suis athée et la réflexion de ce billet me touche énormément, nul besoin d’inviter Dieu dans la conversation.

  3. Paul Fortune

    Prenez garde que l’austérité volontaire ne devienne pas une sorte de plaisir pervers et moralisateur : il y a un orgueil immense dans l’ascétisme et la renonciation aux plaisirs. Le Christ attend-il vraiment de nous que nous soyons des premiers de la classe en renonciation ? Le sang du Christ, c’est le vin, pas l’eau.

  4. Kolia Karamazov Auteur de l’article

    Vous avez raison. Merci de me rappeler l’existence de ce risque. Néanmoins, je ne suis pas d’accord lorsque vous écrivez « qu’il y a un orgueil immense dans l’ascétisme et la renonciation aux plaisirs ». Tel que vous le présentez, on croirait que l’ascétisme ne peut qu’être le produit de l’orgueil. Si tel était le cas il serait à proscrire, car les fruits de l’orgueil sont empoisonnés. Il y a un risque de se laisser-aller à un orgueil en lien avec l’ascétisme, mais ce n’est pas une fatalité. J’ai d’ailleurs tendance à penser que celui qui s’enorgueillit de sa pratique de l’ascétisme finit toujours par retomber dans les tentations et les consommations dont il a cru s’être débarrassé. J’en sais quelque chose.
    L’ascétisme ne doit pas n’avoir pour but que lui-même et encore moins s’inscrire dans une espèce de compétition du genre : « peuh, tu ne peux pas te passer de chocolat, t’es nul ».
    Mais je pense avoir bien précisé que le but de l’ascétisme ce n’est justement pas devenir meilleur que les autres, mais se rapprocher de Dieu. Car seul Dieu permet à l’ascète de supporter les privations qu’il s’inflige. Par conséquent, il ne faut pas non plus tirer orgueil des succès que l’on rencontre dans l’ascétisme, mais il faut rendre gloire à Dieu pour la force qu’il nous donne dans les épreuves.

  5. Kolia Karamazov Auteur de l’article

    « Le Christ attend-il vraiment de nous que nous soyons des premiers de la classe en renonciation ? »

    Le Christ nous appelle à renoncer à notre propre vie.

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