Les illusions du monde moderne : la richesse

Cet texte fait partie d’une série dont l’article introductif se trouve ici.

NB : Dans l’article qui suit, le mot « richesse » désigne les biens matériels auxquels les gens, en général, attachent de l’importance, accordent de la valeur. A l’époque contemporaine, un lave-vaisselle est une forme de richesse. Au moyen-âge, un bac en bois pour laver le linge était une forme de richesse.

Il y a quelque temps, j’ai travaillé comme intérimaire dans une entreprise de pose de portes et fenêtres. Mon collègue et moi, nous arrivions en début de semaine chez un client, dont la maison était équipée d’un simple vitrage vieillot. A la fin de la semaine, quand nous repartions définitivement, tous les ouvrants avaient été remplacés et étaient munis d’un double, voire d’un triple vitrage. D’une maison chaude l’été, froide l’hiver, impossible à chauffer et envahie par les bruits de la rue, nous avions fait un havre de paix et de confort. Mais, ça n’avait pas été sans mal. Il avait fallut démolir, suer, aspirer, porter, découper, soulever, visser, coller, transpirer, ajuster, nettoyer, étanchéifier, faire briller et recommencer autant de fois qu’il y avait de fenêtre. Poser des fenêtres m’a permis de bien réaliser que la présence dans un logement d’un élément de confort, comme le double vitrage, est le résultat d’un effort conséquent. En exerçant ce métier, dans lequel le lien entre le travail fourni et son résultat concret est direct, j’ai pris pleinement conscience d’une réalité éternelle : la richesse est le fruit du travail des hommes et sans travail il n’y a pas de richesse.
Les artisans, tels que les plombiers ou les menuisiers, font encore une activité humaine, parce qu’ils voient le résultat de leur travail, mais aussi parce que ce résultat peut raisonnablement être qualifié d’utile (il constitue donc une richesse authentique, contrairement à un maillot officiel Benzema à 110€). Mais à part eux et quelques autres, qui aujourd’hui peut dire que la richesse produite dans le cadre de son activité professionnelle est immédiatement visible. En fait, souvent, même en cherchant bien, on peine à en trouver la trace. Il ne s’agit pas de dire qu’aucune richesse n’est produite, mais qu’il est souvent impossible d’établir un lien, autre que très abstrait, entre le travail d’une personne et une production de richesse effective. C’est lié à la complexité sur le plan économique des sociétés occidentales modernes, qui est l’aboutissement de siècles de progrès techniques. Ces derniers ont transformés une économie simple, dans laquelle 80% des gens travaillaient la terre, en une économie diversifiée à l’extrême, produisant des biens complexes requérant l’intervention d’une multitude d’acteurs intermédiaires hyperspécialisés.

Jusqu’au XVIIIe siècle, pour la majeure partie de la population, la richesse était principalement alimentaire. Or, chaque homme ou presque cultivait lui-même son lopin de terre pour y faire pousser des légumes ou des céréales. Dans ce contexte, le lien entre travail et richesse était parfaitement évident.
En ces temps là, outre de nourriture, un homme avait besoin d’un toit au dessus de sa tête, de bois pour se chauffer, de quelques vêtements et de quelques outils et objets basiques. Quand il n’obtenait pas ces choses par son propre travail, il s’adressait à une personne établie non loin de chez lui, par exemple le sabotier du village. Ainsi, même s’il n’avait pas réalisé lui-même la paire de sabots qu’il portait, il connaissait l’homme qui s’en était chargé et il l’avait sans doute vu à l’ouvrage, ne serait-ce qu’en allant passer commande à son atelier. On voit que le lien d’engendrement entre travail et richesse apparaissait clairement dans les sociétés préindustrielles. Il constituait une évidence présente à l’esprit de chacun.

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Les choses ont bien changé avec l’entrée dans l’ère industrielle puis post-industrielle. Il faut d’abord préciser que dans ce contexte nouveau la notion de richesse recouvre une réalité plus vaste qu’autrefois. Les occidentaux ne se contentent plus seulement de richesses alimentaires et vestimentaires. Pour nous la richesse englobe aussi la voiture, l’ordinateur, la maison, l’équipement dont elle est garnie (des fenêtres récentes, une cuisine équipée, un lave-linge, une chaudière). Comme nous l’avons déjà souligné, il est exceptionnel qu’un travailleur produise, ou contribue à produire ces richesses, dont il jouit pourtant, de façon directe. On peut citer pléthore de professions qui n’ont pas d’implication évidente dans cette production de richesse : enseignant, commercial, DRH, journaliste, avocat, intermittent du spectacle, agent immobilier, médecin, vendeur, notaire, expert comptable, etc. En fait il serait nettement plus rapide de citer les professions en lien direct avec une création de richesse, car il y en a fort peu. Encore une fois, je n’affirme en aucun cas que les professions susmentionnées ne participent pas, d’une manière ou d’une autre, à un processus de création de richesse. Je n’oublie pas, par exemple, le médecin qui soigne l’entorse d’un poseur de fenêtres. Ce que je pointe du doigt, c’est la difficulté croissante qu’il y a à percevoir le lien entre travail et création de richesse effective. Ce lien a disparu, non pas dans le sens où il a cessé d’exister, mais dans le sens où il n’est plus visible.
Ce phénomène est renforcé par l’avènement des boutiques et des magasins qui sont des lieux de vente séparés des lieux de production. Au moyen-âge, l’homme qui allait récupérer un outil chez le forgeron, avait l’occasion de le voir travailler le fer sous ses yeux. En rentrant chez lui, son outil à la main, il repensait à la chaleur de la forge, aux coups énergiques assénés sur le métal et à la face rougeaude, dégoulinante de sueur du forgeron. Il ne pouvait qu’avoir une pleine et entière conscience du fait que son outil était le fruit du travail d’un homme. Aujourd’hui, avec la séparation des lieux de vente et de production, il est impossible de faire ce genre d’expérience. Quoi que vous achetiez, une montre, une paire de chaussures, une poêle à frire, vous serez accueilli dans un espace aseptisé, par une vendeuse tirée à quatre épingle et en aucun cas par l’homme dont le travail a produit cette montre, cette paire de chaussures, ou cette poêle à frire.

Pourtant ce qui était vrai autrefois l’est encore aujourd’hui. Prenez le temps d’observer autour de vous. Dans ce qui vous entoure, qu’est-ce qui n’est pas le produit d’un travail humain ? Qu’avez-vous produit par votre propre travail ? Avez-vous été témoin de la réalisation de certain des objets que vous avez sous les yeux ? Vos réponses diffèreront sans doute beaucoup de celles qu’aurait faites un français du XVIIe siècle.
Le rapport que nous avons aux richesses dont nous profitons au quotidien est tout à fait différent de celui de nos ancêtres. Pour eux, il était évident qu’elles étaient le fruit d’un travail humain. Pour nous, ce n’est pas clair du tout. La seule chose que nous comprenons bien, c’est que pour accéder aux richesses il faut payer, que pour payer il faut un salaire et que pour avoir un salaire, il faut exercer une activité professionnelle (terme que je préfère à « travail » dans ce contexte). Les richesses sont en vente un peu partout et nous travaillons pour y avoir accès, mais nous ne savons pas d’où elles viennent. Ont-elles été produites par les habitants d’Alpha du Centaure, ou ont-elles été expulsées des entrailles de la Terre lors de l’éruption du Karamako ? Le consommateur n’en a pas la moindre idée. Il ne sait plus que la richesse n’est jamais que le produit d’un travail humain. Il ne sait pas non plus que si son travail lui donne accès à un salaire et donc in fine aux richesses, c’est parce que son travail est (en principe) créateur de richesse. Le fait que la richesse est le fruit du travail des hommes est une réalité éternelle. Mais cette réalité fondamentale est masquée dans les sociétés occidentales avancées. Cela a des conséquences sur notre état d’esprit, notre vision du monde et nos idées. Je ne prétends pas avoir perçu toutes ces conséquences, ni en avoir mesuré pleinement l’ampleur, mais voici tout de même quelques pistes.

Un homme qui produit de la richesse par son travail a tendance à prendre soin, non seulement de cette richesse, mais aussi de celle produite par le travail des autres, parce qu’il sait, lui, les efforts que cela représente. On ne maltraite pas une porte en la claquant, on ne met pas ses pieds sur une chaise ou une table lorsqu’on respecte le travail de celui qui a réalisé ces objets. Cette attention, ce soin que l’on peut attendre du producteur de richesse, il y a moins de chance de les rencontrer chez un animateur Canal+, ou chez un sociologue d’état. Je pense qu’une certaine négligence à l’égard des choses matérielles, courante aujourd’hui, est alimentée par la méconnaissance du travail nécessaire à leur obtention.

Par ailleurs, ignorer que la richesse est engendrée par le travail, rend séduisante l’idée de partage des richesses. La richesse globale finit par être conçue comme un gâteau de taille fixe, qui est là, à disposition. On ne sait pas trop d’où il vient, mais on trouve légitime de le partager entre les hommes. Il est évidemment plus dur de faire avaler cette vision des choses à un sabotier, qui a travaillé huit heures pour réaliser deux paires de sabots, entièrement à la main. « Donne nous une de tes paires de sabots, mon brave, nous allons la redistribuer ! »
On peut noter que le gauchisme et sa sacro-sainte répartition des richesses rencontre ses plus grands succès auprès des catégories socio-professionnelles qui sont les plus éloignés de la création effective de richesses. En première ligne on retrouve les profs, les chercheurs, les fonctionnaires en général, mais aussi les journalistes, les « artistes » en tout genre, les étudiants en facultés, etc. En revanche, les personnes dont la profession entretien un rapport direct et évident avec une création de richesse concrète, sont pour le moins rebutés par les « généreuses » idées de la gauche. Voyez les artisans, les agriculteurs, les ingénieurs authentiques…

La société moderne escamote une réalité fondamentale : le lien entre le travail et la production de richesse. Ce lien ayant disparu de notre champ de vision, nous ne l’avons plus à l’esprit, au contraire de nos ancêtres. Ne plus avoir conscience d’une vérité fondamentale ne peut qu’avoir des conséquences profondes sur notre vision du monde et en fin de compte, sur nos choix et nos actes individuels et collectifs. La méconnaissance du réel conduit à toutes sortes de dérives idéologiques, forcément destructrices. On pourrait tenter de les combattre en éduquant les gens sur la création de richesse, en leur donnant des cours, qui leur démontreraient qu’elle est le fruit du travail des hommes. Mais ce serait peine perdue, car il n’y a guère que le réel qui prodigue une éducation efficace. Évidemment, lorsqu’il est masqué, il ne peut pas accomplir son œuvre…

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