Les attraits de la ville

Times_SquareLes villes sont des enfers bétonnés, pourtant elles doivent bien offrir à leurs habitants un certain nombre « d’avantages », sans quoi ils ne seraient pas si nombreux. Passons en revue quelques attraits de la ville.

La ville est le lieu de tous les désirs. Des désirs sont sans cesse éveillés et d’autres entretenus par la vie en ville. Ils peuvent être suscités par les affiches publicitaires omniprésentes, mais aussi directement par l’objet du désir qui s’offre aux regards dans une vitrine, ou dans les rues lorsqu’il s’agit d’une femme, d’un homme, d’une voiture, d’un vêtement porté par quelqu’un, etc. A la campagne, rien de tout cela n’existe : pas d’affiches, pas de vitrines, ou très peu. Par ailleurs, si l’on peut y croiser des autos, des hommes et des femmes, ils sont la plupart du temps sans valeur sur le plan du désir. C’est bien en ville que l’on aperçoit des voitures hors de prix, ainsi que des femmes et des hommes aux airs supérieurs. Dans le monde rural les occasions de désirer sont rares, en ville elles sont en nombre infini. C’est l’une des causes de l’attractivité des villes.
Rappelons qu’un désir d’avoir est toujours, en réalité, un désir d’être. Lorsqu’on désire un objet, c’est toujours parce qu’on est convaincu qu’il va nous permettre d’être (plus que ce que l’on est actuellement/supérieur). Beaucoup d’hommes, de nos jours, ont absolument besoin de désirer. Certes, le désir comporte toujours une part de frustration, puisqu’on ne désire que ce que l’on ne possède pas et encore plus ce que l’on ne peut pas posséder. Mais, simultanément, désirer a quelque chose de délicieux. En effet, celui qui désire espère accéder à l’objet de son désir et donc à la supériorité de l’être. En fait, l’homme désirant entrevoit comme une possibilité de salut. Si tous ses désirs venaient à s’éteindre simultanément, il perdrait tout espoir de sortir un jour de sa misérable condition présente et aurait à faire face au néant. Cette solitude, cet ennui, cette angoisse que le citadin peut ressentir lorsqu’il se trouve à l’écart d’un grand centre urbain sont des manifestations de ce néant qui l’habite et qui, habituellement, est masqué par ses désirs. Dès que le désir cesse, le néant cesse aussi d’être dissimulé. Bien entendu, le seul moyen de le combler véritablement serait de l’affronter, mais un tel affrontement est presque systématiquement évité par la fuite dans un nouveau désir.

Les villes sont non seulement le lieu où l’on peut désirer à son aise, mais aussi le lieu où l’on peut satisfaire un certain nombre de désirs en consommant. Là encore, malgré les apparences, il ne s’agit pas de s’acheter un « avoir », mais un « être ». On s’achète telle montre pour être tel type de personne. On choisit un iPhone plutôt qu’un Samsung (et inversement) afin d’être membre « d’une certaine élite ». On investit dans une liseuse pour être un lecteur. On fait l’acquisition d’une Alfa Roméo plutôt que d’une Renault pour être quelqu’un d’original…
La ville offre la possibilité de consommer, à toute heure, des biens extrêmement variés et donc d’exister, de se définir à sa guise à travers des achats. Dès que le citadin a le sentiment de n’être pas assez, ou de ne pas être ce qu’il faut, un petit achat lui permet de rectifier le tir. Evidemment, aucun déficit d’être n’est réellement solutionné par la consommation. Les objets dont on fait l’acquisition ne tiennent jamais leurs promesses, mais la plupart des gens refusent de le reconnaître une bonne fois pour toute, par peur du néant. Deux solutions, non mutuellement exclusives, s’offrent alors à eux. Il leur est possible de se focaliser sur de nouveaux objets de désirs qu’ils ne possèdent pas encore. Ils peuvent aussi exhiber les objets qu’ils possèdent déjà, afin que le regard des autres leur confère une valeur qui rende leur possession jouissive.

C’est un autre atout de la ville que d’être densément peuplée. Il y est facile d’offrir un objet que nous possédons aux regards des autres, afin de jouir d’un sentiment de supériorité à l’égard des envieux. Ainsi, lorsqu’un cadre sup consacre un mois de salaire à l’achat d’une montre, ce n’est pas pour la cacher sous un pull en permanence, mais bien pour l’exhiber dans des lieux stratégiques (la terrasse d’un bar branché par exemple). De même, quand un type s’est démené pendant des mois pour mettre le grappin sur une fausse blonde à gros seins, ce n’est pas pour l’emmener dans une forêt, dans l’intimité de laquelle leur amour pourrait s’épanouir, mais bien pour la balader sur les places les plus fréquentées de la ville (en se livrant, parfois, à des attouchements obscènes). Ces comportements visent à pallier l’absence de valeur intrinsèque des objets possédés. Ils n’apportent rien en eux-mêmes, mais constituent des instruments qui permettent d’accéder à la supériorité selon le principe suivant : on est supérieur à toute personne qui nous envie. Ainsi, une blondasse à forte poitrine n’a d’intérêt que dans la mesure où elle est désirée par d’autres (ce qui, en général, est le cas). Mais il suffirait que ces désirs émanant de tiers disparaissent pour que la baudruche se dégonfle, telle une bulle spéculative. Beaucoup d’hommes se réjouiraient qu’on leur offre une Ferrari, mais si l’on ajoute comme condition qu’ils ne pourront la conduire que dans le département de la Creuse, combien n’y voient plus aucun intérêt ? Et combien préfèreraient de loin recevoir une BMW, bien plus modeste, du moment qu’ils aient le droit de la conduire à Paris ou dans une autre ville importante ?

La ville attire les foules parce qu’elle est un lieu où l’on peut se repaître de désirs, mais aussi parce qu’elle offre la possibilité de satisfaire un certain nombre de ces désirs via la consommation, et enfin parce qu’on peut y être regardé avec envie par des milliers de paires d’yeux. Ces différentes possibilités qu’offre la ville exercent une attraction irrésistible sur bien des hommes, car ils y voient la possibilité d’être, d’échapper au néant. Pourtant, c’est précisément au néant qu’ils se condamnent en ne vivant que par et pour le désir, sur une croûte de goudron.

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10 réflexions au sujet de « Les attraits de la ville »

  1. Miranda

    Oui je recherche justement un endroit tranquille j’ai fais plusieurs visite déjà en région parisienne la ou il y a la forêt de préférence, mais au bord de la mer ça serai top!

  2. Kolia Karamazov Auteur de l’article

    En région parisienne et au bord de la mer, ça va être difficile. A moins que le réchauffement climatique ne connaisse une brusque accélération.
    Vous êtes obligée de rester en région parisienne pour des raisons d’emploi?

  3. Mat

    Malheureusement, beaucoup de gens n’ont pas vraiment le choix : ils sont obligés de vivre en ville parce que c’est là qu’est le travail.

  4. Kolia Karamazov Auteur de l’article

    Il y a du vrai dans ce que vous dites, mais il faut relativiser.
    C’est un peu comme si l’on disait que les gens n’ont pas d’autre choix que de regarder des programmes télévisés pourris, parce qu’il n’y a rien d’autre de proposé et qu’il faut bien occuper ses soirées. En fait ça marche dans les deux sens. Les programmes télévisés ont évolué vers le pire sous la pression des bas instincts humains. Du coup, les gens se sont retrouvés face à des émissions au niveau de plus en plus déplorable, qui les ont corrompus plus qu’ils ne l’étaient initialement. Par conséquent, ils ont « réclamé » encore plus de perversion et ainsi de suite…
    Pour l’exode rural, c’est un peu pareil. La présence du travail en ville a conduit les gens à venir s’y installer, mais s’ils y restent (sans trop rechigner et même souvent avec délectation) c’est parce que leurs âmes sont corrompues (elles l’étaient à l’origine, mais la vie en ville à fortement aggravé la situation). Je m’inclus dans le lot, bien sûr. Mais au fur et à mesure que je suis libéré des miasmes que j’ai ingurgité pendant des années, je supporte de moins en moins ce qui pendant longtemps me semblait une évidence : vivre en ville. J’anticipe un peu, mais il est possible que le goudron me fasse, prochainement, l’effet de la Kryptonite.

    Pour reprendre le parallèle télévisuel: quitter la ville c’est comme jeter sa télé. Ce n’est sans doute pas évident (je vais m’en rendre compte par moi-même je suppose), mais il y a encore beaucoup de gens pour qui faire une croix sur la télé n’est pas du tout évident non plus.

  5. Dame Ginette

    Le contenu de cet article semble refléter la nostalgie du Paradis perdu.
    L’article en lien ci-dessous vient relativiser vos propos : http://www.bvoltaire.fr/mariedelarue/france-campagnes-totalement-devisse,97630

    Vivre à la campagne oblige quand même à posséder un bien immobilier et un terrain plus ou moins grand.
    Il faut de l’argent pour entretenir ce patrimoine afin qu’il ne tombe pas en ruine.
    Si l’on travaille, il faut pouvoir accéder à son travail. Bien sûr internet permet de raccourcir les distances, mais je pense que des déplacements (coûteux) sont incontournable.
    A défaut de travailler beaucoup, il faut manger et se chauffer… Cultiver la terre est dur, les récoltes potentielles demande un savoir faire et des outils qui ne sont pas gratuits. Se chauffer nécessite d’avoir du bois (au minimum) qui a un coût. Si on l’exploite soi-même, ça demande tout un outillage coûteux…
    Si on veut de l’électricité, ce n’est pas gratuit…

    Enfin bref, je crois qu’il est tentant de rêver à la vie qu’on n’a pas, avec le secret espoir qu’elle sera plus heureuse que celle qui nous est donnée de vivre.

  6. Kolia Karamazov Auteur de l’article

    Concernant l’article qui traite, non pas de la campagne, mais des populations qui sont restées dans certaines campagnes, je tiens tout d’abord à préciser que je n’ai en aucun cas fait l’éloge des habitants de la campagne, mais seulement de la campagne elle-même. Je ne souhaite pas aller à la campagne par goût pour les cas sociaux qui y habitent, mais pour être au milieu de la nature/création.
    Bien sûr, les derniers habitants de certaines campagnes sont totalement à la dérive. Cela n’a rien d’étonnant dans la mesure où tous les diplômés (c’est à dire les personnes avec quelques capacités intellectuelles) sont partis en ville, parce que des carrières plus prestigieuses, excitantes et rémunératrices s’offraient à eux là-bas. Car contrairement à ce que semblait affirmer Mat, les élites intellectuelles, notamment, ont toujours le choix. Un diplômé de grande école d’ingénieur, par exemple, peut toujours trouver un travail en province et habiter à la campagne, pas trop loin d’une ville de taille moyenne, en ayant un temps de transport équivalent à celui qu’il aurait en région parisienne. Seulement, il n’occupera pas le même poste que s’il travaillait à la Défense et son salaire sera deux ou trois fois inférieur. En général, ces gens là préfèrent le salaire parisien qui leur permet d’exhiber des montres sur les terrasses des cafés branchés. Sous l’effet de la vanité et du désir mimétique, les campagnes se sont vidées de tout ce qui ressemble à un intellect un peu supérieur. Pas étonnant, dans ces conditions, qu’elles connaissent un sort déplorable. Mais en réalité ce n’est pas mieux en ville, simplement c’est un peu plus propre, les apparences sont sauves. La fille du bourgeois citadin se fait fourrer en boite de nuit, tout comme la pauvresse campagnarde, mais elle n’oublie pas sa pilule. Et puis si son mariage tient mieux que celui de la pauvresse, c’est uniquement parce que dès qu’une dispute conjugale se prépare, elle est désamorcée par un weekend à Venise à 2000€. Si on a des yeux pour voir, le spectacle qu’offre la population urbaine est écoeurant, peut être encore plus qu’à la campagne car les citadins n’ont pas l’excuse de la bêtise.

    Pour ce qui est de la nostalgie du Paradis perdu, je crois savoir qu’il a été perdu à cause du péché et donc que vouloir retrouver le Paradis perdu et vouloir se débarrasser, autant que possible, du péché sont deux choses qui sont liées. Or il me semble que c’est le devoir du chrétien que de tout faire pour se libérer de l’emprise du péché. Plus il avance sur ce chemin, plus il a une idée claire de ce que pouvait être le Paradis qui a été perdu.

  7. Dame Ginette

    J’entends bien vos arguments, Kolia, mais comment fait-on pour vivre, voir survivre à la campagne. Il y a là aussi quelques contraintes…

  8. Kolia Karamazov Auteur de l’article

    C’est avant tout une question de volonté à mon avis. Il faut une forte volonté qui permette d’accepter les sacrifices nécessaires.
    Moi, la question que je me pose c’est plutôt : comment fait-on pour vivre en ville? A vrai dire, je ne suis pas sûr que l’on puisse vivre en ville. Par contre on peut y mourir, c’est certain.

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