La Tragédie du citadin

Poubelle_ParisQue penser d’un lion né dans un zoo, qui n’est jamais sorti de son enclos de 70m2 ? Peut-on considérer que sa vie est celle d’un lion ? Difficilement, car une vie de lion se déroule dans l’immensité de la savane africaine, au milieu des baobabs et des antilopes et non pas dans une cage grande comme un appartement de trois pièces, sous les regards ébahis de touristes lanceurs de cacahuètes, par 48° de latitude nord. Notre lion captif n’a donc pas une vie de lion. Mais alors est-il un lion ? Et s’il n’en est pas un, qu’est-il ? Certes, il n’est pas un serpent, ni un canari, mais il n’est pas non plus un lion. Ce qu’il est, c’est très simple : un lion en cage.

Il en va de même pour un homme qui passe le plus clair de son temps en ville. Il n’a pas une vie d’homme, il a une vie d’homme du XXIe siècle. On peut affirmer que la vie d’un urbain n’est pas celle d’un homme, parce qu’être un homme n’a jamais consisté, à part ces quinze dernières minutes, à marcher sur des étendues de goudron, à avoir dans son champ de vision un abribus, une poubelle municipale, deux arbres plus maigres que leurs tuteurs, des pigeons malades, à respirer des gaz d’échappements et à subir en permanence une agression sonore de la part des automobiles qui défilent par centaines. Non, jusqu’à hier, les hommes ont vécu les pieds dans la terre, l’herbe ou le sable, leur champ de vision était empli d’arbres, de pâtures, de cours d’eau, de vallons et de montagnes, d’animaux d’élevage, de bêtes sauvages et de volatiles en tout genres. Leur ouïe était sollicitée par le bruissement du vent dans les feuilles, par le chant des oiseaux et, en été, celui des sauterelles, ou encore par le fracas d’un torrent. J’arrête là cette modeste description, car les beautés de la nature sont infinies et tenter d’en rendre compte à l’aide d’un nombre forcément fini de mots est impossible. C’est tout l’inverse pour la ville qui est un environnement pauvre et répétitif. Alors que chaque arbre est absolument unique, la ville reproduit à des milliers d’exemplaires le même lampadaire, la même voiture, ou la même boutique.

Lorsqu’on observe un chêne on sait que Chateaubriand, Philippe-Auguste et sainte Blandine l’ont observé aussi. L’observation d’une tour de la Défense, quant à elle, est une expérience qui nous rapproche de… euh… Anne Lauvergeon ? Allez, François Mitterrand au mieux. Cela manque cruellement d’épaisseur, de profondeur historique. Plutôt que de reluquer la devanture d’un Apple Store, ouvert il y a quelques années et qui aura fermé d’ici vingt ans, il vaut mieux communier avec l’ensemble de nos ancêtres, du plus humble au plus illustre, en admirant un cygne faisant sa toilette, ou un platane bourgeonnant. Les Éduens de Dumnorix ont profité du même spectacle.

Peut-on prétendre mener une vie d’homme quand on est en permanence plongé dans un environnement (visuel, auditif, olfactif, etc.) qui n’a rien à voir avec celui dans lequel ont vécu tous les hommes avant nous ? Une seule réponse est possible, une vie dans de telles conditions n’est pas une vie d’homme et nous ne sommes, par conséquent, pas des hommes, mais seulement des hommes du XXIe siècle. Pour sortir nos existences urbaines de l’insignifiance historique et métaphysique, nous n’avons pas d’autre choix que d’adopter une vision progressiste du monde. Il nous faut nous persuader que nous sommes embarqués dans la grande aventure du progrès. Si effectivement c’était le cas, le caractère éphémère de notre mode de vie trouverait une justification dans le fait qu’il constitue une étape de transition entre un passé obscur, auquel on ne reviendra jamais, et un futur radieux, vers lequel nous nous dirigeons. Mais cette tentative de sortir nos vies présentes du néant en les rattachant à un avenir supposé glorieux est absurde. La vie urbaine, pas plus que le « progrès » en général, n’a d’avenir. Pour s’en convaincre il suffit de constater combien les forces vives françaises se sont rabougries depuis l’instant où s’est initié l’exode rural. Cela ne doit d’ailleurs pas nous étonner puisque transférer un homme de la campagne à la ville revient à le déraciner et à le jeter sur une dalle de béton. C’est le couper de la terre qui nourrit son corps et de la nature qui nourrit son âme.
Pour savoir que les villes sont condamnées à moyen terme, il n’y a qu’à prêter attention à la façon dont évoluent les plus grandes d’entre-elles. Leur état actuel préfigure celui dans lequel se trouveront, demain, les villes de moindres importances. « Paris est une ville sale et multiculturelle à un tel point que s’en est écœurant. » Voilà les mots employés par une jeune américaine pour décrire la ville lumière, qu’elle a eue l’occasion de visiter pour la première fois récemment. Un trou à immigrés du tiers-monde, à sodomites revendicatifs, à féministes hystériques et à carriéristes forcenés, voilà ce qu’est Paris aujourd’hui et ce qu’elle sera de plus en plus dans les années à venir. Il y a tout de même de beaux bâtiments, quelques joyaux architecturaux, tout n’est pas à jeter à Paris, dira-t-on. Il est vrai que certains monuments (tous âgés d’au moins un siècle) témoignent du fait qu’autrefois, les bâtisseurs de villes avaient encore une âme. Mais la ville qu’ils ont bâtie abîme l’âme, lentement dans un premier temps, puis plus rapidement jusqu’à sa destruction totale, à laquelle nous assistons aujourd’hui. Quelle que soit la splendeur des monuments, la logique urbaine, qui consiste à éradiquer la nature d’un espace donné et à la remplacer intégralement par du béton (ou de la pierre) et du goudron (ou des pavés), porte en elle un orgueil humain inouï et absurde qui ne peut que conduire, à terme, au Paris crasseux et dangereux que nous connaissons aujourd’hui. Sur la place Vendôme, il n’y pas un seul arbre. Ses concepteurs ont poussé à l’extrême la logique d’éradication de la nature. Dans ces conditions, il était inévitable qu’un pseudo artiste, baby-boomer dégénéré, vienne un jour y ériger un arbre en plastique, en fait un plug anal. Là où il n’y a plus d’arbre, il y aura des plugs anal. C’est ainsi.
Les villes vont s’effondrer sur elles-mêmes car elles sont toutes, grandes et petites, autant de répliques de Babylone. Le Seigneur a assuré à Abraham qu’il ne détruirait pas Sodome s’il y trouvait ne serait-ce que dix justes. C’est vrai, mais nous arrivons à un point où un juste ne peut plus continuer, comme si de rien n’était, à vivre en ville.

Chene_BrocéliandeSachant que nous n’avons qu’une seule fois l’occasion de vivre en ce bas monde, c’est un drame d’être un homme du XXIe siècle. Elle est tragique cette condition de citadin qui ne sort du métro que pour pénétrer dans une tour en béton, acier et verre et gagner un openspace climatisé, dans lequel on travaille toute la journée le nez collé sur un écran. Cet homme là ne peut pas même prétendre être un homme du XXIe et du XXIIe siècle, ce qu’il pourrait être tenté de faire afin de donner un peu de consistance à son existence, car au XXIIe siècle « son monde » n’existera déjà plus. « Son monde » n’est qu’un décor, une couche de peinture, une croûte de plastique, il n’est pas soutenable, il s’autodétruit sous nos yeux.
Combien mieux vaut-il être un homme « tout court ». Contempler des chênes, des hêtres, des hautes herbes ondulant dans le vent, des coccinelles et des libellules, écouter chanter les mésanges, les merles et les rouges-gorges, observer un pic-vert chercher sa pitance sous l’écorce d’un arbre, ou du bétail paître paisiblement, rencontrer un mulot sylvestre au détour d’un chemin et admirer l’envol d’un héron. Autant d’expériences qu’ont fait quotidiennement tous nos ancêtres, qu’ils aient été anonymes ou célèbres, peu importe. Ils ont eu une vie d’homme, ils ont été des hommes. A nous de quitter la ville afin de vivre dans le même monde qu’eux, le seul qui ait une consistance, qui soit réel. Il n’y a qu’à cette condition que nous pouvons être, comme eux, des hommes.

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4 réflexions au sujet de « La Tragédie du citadin »

  1. Kolia Karamazov Auteur de l’article

    Vous faites référence à votre dernier paragraphe?
    Ceci dit, je ne pense pas qu’il soit sain, même pour un Chinois, de vivre dans une ville comme Pékin, ni même une ville plus petite. D’autant plus que, quand on y réfléchit, nous autres européens, nous pouvons encore revendiquer la paternité de la ville moderne. Nous l’avons créé nous-même. Les Chinois, eux, ont copié les occidentaux. Du coup vivre au milieu du béton et des gaz d’échappements peut être considéré comme encore moins naturel pour les Chinois et les extra-européens en général.

  2. jmespe

    bonsoir,
    oui , la densité de population devient effrayante
    La nature est de plus en plus bétonnée (et rare)
    Le logement devient souvent co-propriété (co comme communisme)
    Bref, le fameux progrès se révèle être un vernis épais pour cacher des conditions de vie qui se dégradent …

    cordialement

  3. Kolia Karamazov Auteur de l’article

    Bonsoir Jean-Marc,

    Comme nombre d’entre nous, je connais les joies de la copropriété. Cela me donne l’occasion de faire un peu de sociologie en découvrant quelques archétypes du paysage humain contemporain (la femme divorcée avec son fils unique, le couple mixte franco-asiatique qui mange du poisson tous les soirs, etc.) Mais je dois dire que mes voisins les plus agréables ce sont les oiseaux qui mangent des baies dans l’arbre en face de ma fenêtre (j’ai dénombré pas moins de douze espèces différentes). Ils dorment la nuit, ils ne laissent pas traîner leurs ordures dans les couloirs. Non vraiment, ce sont d’excellents voisins :-)

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