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Les attraits de la ville

Times_SquareLes villes sont des enfers bétonnés, pourtant elles doivent bien offrir à leurs habitants un certain nombre « d’avantages », sans quoi ils ne seraient pas si nombreux. Passons en revue quelques attraits de la ville.

La ville est le lieu de tous les désirs. Des désirs sont sans cesse éveillés et d’autres entretenus par la vie en ville. Ils peuvent être suscités par les affiches publicitaires omniprésentes, mais aussi directement par l’objet du désir qui s’offre aux regards dans une vitrine, ou dans les rues lorsqu’il s’agit d’une femme, d’un homme, d’une voiture, d’un vêtement porté par quelqu’un, etc. A la campagne, rien de tout cela n’existe : pas d’affiches, pas de vitrines, ou très peu. Par ailleurs, si l’on peut y croiser des autos, des hommes et des femmes, ils sont la plupart du temps sans valeur sur le plan du désir. C’est bien en ville que l’on aperçoit des voitures hors de prix, ainsi que des femmes et des hommes aux airs supérieurs. Dans le monde rural les occasions de désirer sont rares, en ville elles sont en nombre infini. C’est l’une des causes de l’attractivité des villes.
Rappelons qu’un désir d’avoir est toujours, en réalité, un désir d’être. Lorsqu’on désire un objet, c’est toujours parce qu’on est convaincu qu’il va nous permettre d’être (plus que ce que l’on est actuellement/supérieur). Beaucoup d’hommes, de nos jours, ont absolument besoin de désirer. Certes, le désir comporte toujours une part de frustration, puisqu’on ne désire que ce que l’on ne possède pas et encore plus ce que l’on ne peut pas posséder. Mais, simultanément, désirer a quelque chose de délicieux. En effet, celui qui désire espère accéder à l’objet de son désir et donc à la supériorité de l’être. En fait, l’homme désirant entrevoit comme une possibilité de salut. Si tous ses désirs venaient à s’éteindre simultanément, il perdrait tout espoir de sortir un jour de sa misérable condition présente et aurait à faire face au néant. Cette solitude, cet ennui, cette angoisse que le citadin peut ressentir lorsqu’il se trouve à l’écart d’un grand centre urbain sont des manifestations de ce néant qui l’habite et qui, habituellement, est masqué par ses désirs. Dès que le désir cesse, le néant cesse aussi d’être dissimulé. Bien entendu, le seul moyen de le combler véritablement serait de l’affronter, mais un tel affrontement est presque systématiquement évité par la fuite dans un nouveau désir.

Les villes sont non seulement le lieu où l’on peut désirer à son aise, mais aussi le lieu où l’on peut satisfaire un certain nombre de désirs en consommant. Là encore, malgré les apparences, il ne s’agit pas de s’acheter un « avoir », mais un « être ». On s’achète telle montre pour être tel type de personne. On choisit un iPhone plutôt qu’un Samsung (et inversement) afin d’être membre « d’une certaine élite ». On investit dans une liseuse pour être un lecteur. On fait l’acquisition d’une Alfa Roméo plutôt que d’une Renault pour être quelqu’un d’original…
La ville offre la possibilité de consommer, à toute heure, des biens extrêmement variés et donc d’exister, de se définir à sa guise à travers des achats. Dès que le citadin a le sentiment de n’être pas assez, ou de ne pas être ce qu’il faut, un petit achat lui permet de rectifier le tir. Evidemment, aucun déficit d’être n’est réellement solutionné par la consommation. Les objets dont on fait l’acquisition ne tiennent jamais leurs promesses, mais la plupart des gens refusent de le reconnaître une bonne fois pour toute, par peur du néant. Deux solutions, non mutuellement exclusives, s’offrent alors à eux. Il leur est possible de se focaliser sur de nouveaux objets de désirs qu’ils ne possèdent pas encore. Ils peuvent aussi exhiber les objets qu’ils possèdent déjà, afin que le regard des autres leur confère une valeur qui rende leur possession jouissive.

C’est un autre atout de la ville que d’être densément peuplée. Il y est facile d’offrir un objet que nous possédons aux regards des autres, afin de jouir d’un sentiment de supériorité à l’égard des envieux. Ainsi, lorsqu’un cadre sup consacre un mois de salaire à l’achat d’une montre, ce n’est pas pour la cacher sous un pull en permanence, mais bien pour l’exhiber dans des lieux stratégiques (la terrasse d’un bar branché par exemple). De même, quand un type s’est démené pendant des mois pour mettre le grappin sur une fausse blonde à gros seins, ce n’est pas pour l’emmener dans une forêt, dans l’intimité de laquelle leur amour pourrait s’épanouir, mais bien pour la balader sur les places les plus fréquentées de la ville (en se livrant, parfois, à des attouchements obscènes). Ces comportements visent à pallier l’absence de valeur intrinsèque des objets possédés. Ils n’apportent rien en eux-mêmes, mais constituent des instruments qui permettent d’accéder à la supériorité selon le principe suivant : on est supérieur à toute personne qui nous envie. Ainsi, une blondasse à forte poitrine n’a d’intérêt que dans la mesure où elle est désirée par d’autres (ce qui, en général, est le cas). Mais il suffirait que ces désirs émanant de tiers disparaissent pour que la baudruche se dégonfle, telle une bulle spéculative. Beaucoup d’hommes se réjouiraient qu’on leur offre une Ferrari, mais si l’on ajoute comme condition qu’ils ne pourront la conduire que dans le département de la Creuse, combien n’y voient plus aucun intérêt ? Et combien préfèreraient de loin recevoir une BMW, bien plus modeste, du moment qu’ils aient le droit de la conduire à Paris ou dans une autre ville importante ?

La ville attire les foules parce qu’elle est un lieu où l’on peut se repaître de désirs, mais aussi parce qu’elle offre la possibilité de satisfaire un certain nombre de ces désirs via la consommation, et enfin parce qu’on peut y être regardé avec envie par des milliers de paires d’yeux. Ces différentes possibilités qu’offre la ville exercent une attraction irrésistible sur bien des hommes, car ils y voient la possibilité d’être, d’échapper au néant. Pourtant, c’est précisément au néant qu’ils se condamnent en ne vivant que par et pour le désir, sur une croûte de goudron.

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Le papier par lequel nous sommes tous égaux

Rassurez-vous, il ne sera pas question de la Déclaration universelle des droits de l’homme dans cet article, mais d’un sujet bien plus intéressant.
Une fois de plus, Kolia Karamazov va répondre à une grande question existentielle, que vous vous posiez sans doute depuis des années : pourquoi n’existe-t-il pas de publicité pour le papier toilette ?

La réponse est simple. La plupart du temps les publicitaires ont recours à la même astuce : associer le produit qu’ils veulent vendre à une certaine forme de supériorité, afin de faire croire à l’acheteur que la possession de ce produit, fera de lui quelqu’un de supérieur et d’important.
Or il semble impossible d’associer la supériorité au papier toilette. Voilà pourquoi vous ne verrez jamais cette affiche dans les rues ou les magazines.

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Néanmoins, mes recherches sur le sujet m’ont permis de découvrir une marque qui tente de faire du rouleau de PQ un objet tendance. Comme quoi, il y en a qui sont snob jusque sur leurs toilettes.

Sans conformité, point de désir

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Lady Agnew of Lochnaw, John Sargent

Un ami m’a écrit pour me poser une question relative au désir. Avec sa permission je reproduis ici son courrier, suivi de la réponse que je lui ai faite.

Cher *******,

Comme tu le sais, je suis actuellement en deuxième année d’école d’ingénieur. Je te l’avais déjà dit de vive voix, ici, l’ambiance générale est déplorable. Je t’écris pour te parler d’une rencontre que j’ai faite, qui tranche avec l’atmosphère lourde et vulgaire que je subis depuis plus d’un an. Tu t’en doutes sûrement, il n’y a pas beaucoup de filles parmi les élèves. En fait, elles représentent moins d’un quart des effectifs. Et bien malgré cela, j’ai eu la chance d’en trouver une qui est exceptionnelle. Elle a un prénom courant (Marie) mais elle est très différente de toutes les autres filles. Juge par toi-même. Tout d’abord, sache que dans sa famille ils n’ont jamais eu la télévision, c’est suffisamment rare pour être noté ! Par ailleurs, elle m’a dit qu’elle ne compte pas travailler toute sa vie, car elle veut avoir des enfants. Elle n’est pas carriériste pour un sou et si elle fait des études aussi poussées que les siennes, c’est en partie parce que la société actuelle ne lui laisse pas le choix. C’est ironique tu ne trouves pas ? Marie est aussi l’une des seules à n’avoir pas tenu à participer au fameux weekend d’intégration, ce en quoi elle a eu parfaitement raison, car moi qui ai eu le malheur d’y aller, j’aurais plutôt tendance à l’appeler weekend d’avilissement. Elle a aussi déclaré ne pas aimer la bière, de ce fait elle est sans doute la seule fille de l’école qu’on ne voit pas régulièrement une bouteille à la bouche. Par contre elle aime faire de la broderie !

Après avoir fait sa connaissance, vu ses qualités, j’ai cru que j’en tomberais amoureux. Mais le temps passe et mon cœur ne s’embrase pas, je ne parviens pas vraiment à la désirer. C’est sur ce fait troublant que je souhaiterais avoir ton avis.

Je ne t’ai pas encore décrit son apparence. Elle mesure environ 1m65, elle a de longues jambes, qui lui permettent d’être la plus rapide en course à pied. Sa peau est pâle et bien qu’elle n’utilise apparemment pas de maquillage, elle est parfaite, presque trop à vrai dire. En tout cas, si toutes les femmes avaient une peau comme la sienne, l’industrie des cosmétiques aurait du souci à se faire. Par ailleurs, elle a un beau sourire et elle rit d’une façon charmante. Tu comprends, dans ces conditions, que je m’étonne de ne pas la désirer. Mais finalement, je ne suis pas un cas à part, car à ma connaissance, aucun autre garçon de l’école n’a manifesté d’intérêt pour elle. Mais, dans leur cas, c’est sans doute lié au fait qu’elle ne les côtoie pas beaucoup, puisqu’elle n’a pas d’affinité avec eux. Mais moi j’en ai nettement plus.

Avant de te solliciter, je me suis interrogé moi-même sur l’énigme que constitue mon absence de désir, mais je ne suis pas arrivé à des conclusions très probantes. La seule piste dont je dispose c’est que, depuis le départ, je suis un peu rebuté par la façon dont Marie s’habille. Elle porte systématiquement des chaussures qui font d’avantage penser à celles des femmes de cinquante ans que je vois à l’église, qu’à celles d’une fille de vingt ans. Et puis parfois, elle met des gilets à boutons en laine qui me font un peu penser à ceux de ma grand mère.

Voilà, je t’ai donné tous les éléments qui me semblent nécessaires pour comprendre la situation. Je ne sais pas si tu pourras m’aider à élucider le mystère de mon absence de désir. Quoi qu’il en soit, merci d’avance pour le temps que tu me consacreras.

A bientôt,

Eugène

Mon cher Eugène,

L’absence de désir dans un cas tel que tu le décris n’a rien de surprenant. Ton trouble provient du fait que tu n’as pas encore compris la nature du désir et ses mécanismes. Lorsque tu dis que tu ne désires pas Marie, tu as pour référence de ce que signifie « désirer », les désirs que tu as éprouvé, et éprouve peut-être encore en ce moment, pour d’autres filles. Et en effet, ce que ces dernières ont suscité chez toi, Marie ne peut pas le susciter. Cette incapacité de Marie découle de sa non-conformité. La plupart des filles d’une génération donnée sont des clones copiés sur un unique modèle. Elles s’habillent toutes de la même manière, elles ont les mêmes chaussures, les mêmes sacs à main ou à dos, elles se coiffent et se maquillent de façons similaires, elles ont des attitudes et des langages corporels semblables et même leurs façons de parler, les expressions qu’elles emploient, sont presque identiques. Marie n’est pas désirable car elle n’est pas un clone. Elle est, au contraire, radicalement différente des autres. Je vais à présent t’expliquer pourquoi les clones sont désirables.

Ce ne sont pas les qualités intrinsèques du clone qui le rendent désirable. Celui qui le désire est convaincu du contraire, mais il est victime d’une illusion. Si ses caractéristiques objectives n’en sont pas la source, qu’est-ce qui explique la désirabilité du clone ?

Conquérir un clone, revient à conquérir les clones, tous les clones. Lorsqu’un garçon possède une fille, il possède symboliquement toutes celles qui lui sont identiques. Comme 90% des filles d’une génération sont des clones, posséder un clone, ce n’est pas seulement posséder une fille, c’est les posséder toutes. Cela revient à recevoir l’approbation du genre féminin tout entier. Or c’est cette validation générale qui est désirée et Marie ne peut te la donner à cause du fossé considérable qui la sépare de la conformité. Voilà donc une première raison pour laquelle tu ne désires pas Marie comme tu désires les filles conformes.

Ce n’est pas tout. Des clones tu n’as cessé d’en croiser ces dernières années. Certains, fatalement, t’ont infligé des blessures d’amour-propre, en te rejetant, te manifestant du dédain ou simplement de l’indifférence. De plus, en se rendant inaccessibles, ils se sont parés à tes yeux d’une aura mêlant mystère et supériorité, qui a suscité un intérêt, voire une forme de fascination chez toi.
C’est parce que toutes les filles conformes semblent participer d’une même essence que tu les désires. Comme elles sont interchangeables, en conquérir une te permettrait de soigner les blessures d’amour-propre que t’ont infligé les autres, d’une part, et d’accéder à cette supériorité qui t’as été refusée, d’autre part. Ce sont ces bénéfices, que sa possession offre, qui rendent le clone désirable. Marie n’étant pas un clone, la posséder ne procure aucun de ces avantages. C’est là une seconde raison qui explique que Marie ne suscite pas ton désir contrairement aux filles conformes.

En voilà une troisième. Tout au long de ta vie d’adolescent et de jeune adulte, tu as été témoin de désirs masculins pour des clones de sexe féminin. Ces hommes désirants, que tu as observés, peuvent être classés en deux catégories : tes idoles et tes rivaux. Dans la première se trouvent les hommes pour lesquels tu as une admiration débordante. Tu désires les femmes qu’ils désirent parce que tu crois que les posséder te permettra de devenir comme eux. A tes rivaux tu n’as, au contraire, pas envie de ressembler. Mais dans les faits, tu leur ressembles, sinon ils ne seraient pas tes rivaux. Cette ressemblance t’est insupportable, tu veux à tout prix te démarquer d’eux, plus précisément tu veux prouver que tu leur est supérieur. Pour y parvenir tu n’as d’autre moyen que de t’emparer de l’objet de leurs désirs. Lorsque l’un d’entre eux manifeste un désir pour une fille, tu la désires à ton tour, car la posséder serait la preuve définitive de ta supériorité sur ton rival. Tu ne supportes pas l’idée, qu’à l’inverse, tu puisses échouer et lui réussir, car cela prouverait ton infériorité.
N’oublie pas que la conquête d’un clone est équivalente à celle d’un autre. Cela explique que les clones soient désirables, car en conquérir un permet de prendre le dessus sur un rival qui en a désiré un autre, ou de ressembler à une idole qui en possédait un.

Récapitulons. La conquête d’une fille conforme permet :
– de recevoir l’approbation du genre féminin tout entier ;
– de soigner les blessures d’amour-propre infligées par les autres filles conformes ;
– d’accéder à ce mystère et à cette supériorité que les filles conformes te semblent recéler depuis que certaines d’entre-elles t’ont ignoré, ou repoussé ;
– de t’approcher de ton idole qui était elle-même en possession d’une fille conforme ;
– d’affirmer ta supériorité sur tes rivaux qui désirent des filles conformes.

Très souvent, le désir sexuel prend sa source dans un ou plusieurs de ces cinq bénéfices associés à la possession d’une fille conforme. Les qualités réelles de l’objet du désir n’entrent pas en compte.
La possession de Marie, ou de toute autre jeune femme non-conforme, ne peut produire aucun des cinq effets ci-dessus. Posséder Marie permet seulement de posséder Marie, rien de plus. Or, malgré ses qualités bien réelles, elle n’est qu’un être humain et la simple humanité n’est pas désirable car le désir est métaphysique (cf. René Girard).

Non seulement Marie, parce qu’elle ne se soumet pas aux modes et aux conformismes de son temps, est maintenue à l’écart de la bulle spéculative du désir, mais ses choix vestimentaires achèvent de la disqualifier sur le marché sexuel. Tu évoquais ses chaussures et ses gilets en décalage par rapport aux tenues habituelles de la jeunesse. Cette particularité pose-t-elle un problème esthétique ? Probablement pas, car il est difficile de faire plus laid que les baskets que portent, aujourd’hui, les filles standards. Des chaussures de paroissienne de cinquante ans sont objectivement supérieures à ces horreurs. Mais il ne s’agit pas d’esthétique, car l’esthétique est une qualité objective et le désir n’en a que faire. Le problème des tenues de Marie c’est qu’elles la rattachent à l’univers de l’âge, de la vieillesse et donc de la mort, de la finitude et de la misérable condition humaine. Or toutes ces choses anéantissent le désir, car elles sont l’antithèse de la supériorité métaphysique qui est sa seule et unique source. La jeunesse, au contraire, est associée à la supériorité divine car les visages non encore marqués par le vieillissement donnent l’illusion de l’immortalité. Marie, malgré sa peau juvénile, est symboliquement rattachée à la vieillesse à cause de la façon dont elle s’habille. En terme de désirabilité, ça lui est fatal. Une mégère de 45 ans avec un jeans slim et des Converse aurait probablement d’avantage de succès.

Marie n’est décidemment pas désirable. Pourtant ses qualités sont réelles et extrêmement rares. Passons sur ses longues jambes et sa peau à donner des sueurs froides aux pontes de l’Oréal, car ce n’est que la cerise sur le gâteau. Par contre, prends bien la mesure de ce que signifie ne jamais avoir eu la télé à la maison. Il est possible que désormais internet la concurrence, mais au cours des vingt dernières années, la télé était de loin le premier vecteur de bêtise, de vulgarité, de superficialité et de laideur sous toutes ses formes. Marie est une rescapée, un oiseau qui a échappé au mazoutage. D’ailleurs, comme par hasard, la seule fille de ta génération qui n’a pas été sous perfusion télévisuelle, ne veut pas faire carrière mais se marier, avoir des enfants et s’en occuper. Et elle aime la broderie, dis-tu ? Là encore c’est une bonne pioche. La capacité à consacrer du temps à des activités minutieuses, qui n’offre pas de récompense immédiate, manifeste une qualité de l’âme d’autant plus précieuse qu’elle est devenue presque introuvable.
Face à tout cela, qu’est-ce que les filles conformes ont à t’offrir, à part une connaissance exhaustive des différentes marques de bières ?

Tu en es à un stade où tu deviens capable de discerner ce qui a de la valeur de ce qui n’en a pas chez une femme. Tu es troublé parce que ton désir continue à prendre pour objet des coquilles qui te semblent, à juste titre, être vides. Il s’obstine à leur attribuer une valeur inestimable dont tu as de plus en plus de mal à déterminer le contenu objectif. Et pour cause, le désir est un illusionniste de génie, le seul qui sache faire passer le néant pour le paradis. Tu es encore trop vaniteux pour avoir une pleine conscience de ces choses-là, mais tu vas te libérer petit à petit, à mesure que tu approfondiras ta relation avec Dieu, qui est le seul remède au désir métaphysique. Plus tu t’attacheras au seul vrai Dieu, plus tu te détourneras des idoles que sont les objets successifs de tes désirs. Mais cela va te demander encore quelques années de maturation. En attendant tu peux demander Marie en mariage les yeux fermés.

L’homme enchainé à son orgueil déchainé

Selon les Pères de l’Eglise, l’orgueil est la source de tout péché. Et en effet, l’orgueil est à l’origine de tout mal et de toute destruction. Tous les hommes depuis Adam (sauf le Christ et la Vierge), portent en eux la conséquence du péché originel : une forte propension à l’orgueil.
La destruction de notre civilisation ne fait pas exception à la règle : elle est le produit de l’orgueil des hommes. Mais puisque les hommes ont toujours porté en eux le péché d’orgueil, comment expliquer qu’ils soient parvenus à bâtir une civilisation ? Pour le comprendre il faut réaliser qu’il y a des degrés dans l’orgueil. Si l’homme du moyen-âge était pécheur, au même titre que l’homme contemporain, son orgueil était contenu dans certaines limites par les conditions de vie très rudes de l’époque. Le paysan du Xe siècle, les pieds dans la boue de son champ, perpétuellement menacé par les brigands, la famine et les épidémies, ne se prenait pas pour un demi-dieu. Son existence difficile le rendait relativement humble. Au fur et à mesure que les conditions de vie se sont améliorées, les orgueils se sont peu à peu déchainés. Les hommes ont rejeté l’autorité de l’Eglise, ils ont coupé la tête de leurs rois, ils ont évacué Dieu une bonne fois pour toute et ils se sont enfoncés dans tous les délires idéologiques des XIXe, XXe et XXIe siècles, que nous ne connaissons que trop bien. L’orgueil frappe d’abord les catégories supérieures, qui voient leurs conditions de vie s’améliorer en premier. Il atteint surtout les citadins, car l’environnement artificiel des villes coupe l’homme du réel. Plus une ville est grande plus ses habitants ont tendance à être orgueilleux et à sombrer dans l’idéologie. Les paysans sont les derniers à connaître ces symptômes. Malheureusement, la démocratisation de la consommation, la télévision et internet font que plus personne n’est entièrement épargné. Reste que la théorie du genre n’est pas née dans la cour d’une ferme.

Une fois que les progrès de la civilisation ont eu conjuré tous les dangers qui rappelaient régulièrement à l’homme sa petitesse, celui-ci est devenu libre de se prendre pour un dieu. C’est ce qu’il n’a plus cessé de faire depuis. Malheureusement, l’homme sent bien qu’il n’a pas encore atteint son objectif : il est un dieu en perpétuel devenir. Pour parvenir à ses fins, c’est à dire rejoindre l’Olympe, il applique toujours la même méthode : il consomme. Il est en permanence convaincu qu’il n’est séparé de la divinité que par l’achat d’une montre, ou d’un smartphone. Il suffit de regarder les publicités pour se rendre compte qu’elles jouent toutes sur l’attrait absolu que représente la supériorité métaphysique (pour reprendre une terminologie girardienne). On n’achète pas une voiture pour se rendre au travail ou pour emmener sa famille en vacances, mais parce qu’elle est le véhicule des dieux. Les achats n’ont pas tous le pouvoir de transformer l’acheteur en surhomme. Le papier hygiénique, même de grande marque, ne confère pas une supériorité divine à celui qui quitte le supermarché avec son paquet de douze rouleaux sous le bras. En effet, un dieu n’a pas besoin d’aller aux toilettes. Le pouvoir déificateur des biens de consommation est particulièrement fort dans le cas des vêtements et des voitures. C’est lié au fait que ces choses sont comme un prolongement de leur propriétaire, contrairement à une bouteille de liquide vaisselle, par exemple. Les habits constituent comme une seconde peau et parce qu’il la commande d’une simple pression du pied, l’homme confond la puissance de son auto avec sa propre puissance. C’est la publicité pour le parfum One Million qui est la plus explicite quant au véritable objet de l’achat. C’est bien la toute puissance divine qui est vendue (ou plutôt achetée) :

Le progrès des conditions matérielles a d’abord permis l’élimination progressive des périls et des malheurs, qui s’abattaient sur l’homme du moyen-âge et l’incitaient à l’humilité. En conséquence, petit à petit, la prétention de l’homme à être un dieu s’est répandue et accentuée. Peu à peu, c’est toute l’activité humaine qui s’est mise au service de cet objectif. La technique et la technologie ont permis la production de biens et de services, offrant un sentiment de puissance toujours plus grand au consommateur. La divinité se vend bien, c’est même la seule chose qui se vend. Or pour l’acheter il faut de l’argent, ce qui nécessite d’être soi-même vendeur. Comme l’homme, malgré sa lutte acharné pour prendre possession des clés de l’Olympe, a une conscience aigue de n’être, pour l’instant, qu’un misérable mortel, il consomme de plus en plus frénétiquement.

Pour devenir un dieu, l’acquisition de divers biens matériels ne suffit pas. Cette quête se complète d’un volet idéologique. Les hommes développent et adoptent les idées qui leurs permettent de se sentir bien, importants et supérieurs. La théorie du genre, par exemple, ne sert à rien d’autre qu’à apaiser le mal-être d’une poignée d’homosexuels et de lesbiennes. En fait elle leur offre même un sentiment de supériorité, lié au fait d’être à « l’avant-garde de la civilisation » et à la fierté d’être libre de tout « conditionnement sexuel ». A l’origine de tous les délires idéologiques de ces derniers siècles, on retrouve l’orgueil, la révolte contre Dieu et un très fort désir d’usurper la divinité.

Le Féminisme One Size Fits All

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La blonde : « Il n’est pas normal que je doive cacher mes seins !»

La rousse : « Ce n’est pas parce que je suis plate que je suis une erreur de la nature »

Confronter les revendications de ces deux charmantes demoiselles met en évidence deux caractéristiques du féminisme (qui sont communes à toutes les idéologies de gauche) : la contradiction interne et la création de problèmes dont il se nourrit.

La contradiction interne est illustrée ici par l’incompatibilité et même l’opposition qui existe entre les exigences de ces deux jeunes femmes. La blonde un peu potelée réclame le droit de sa balader seins nus. La revendication de la rousse est moins claire. Manifestement elle souffre de n’avoir presque pas de poitrine et on peut supposer que pour apaiser son mal-être, elle souhaite que les bonnets A et C soient mis sur un pied d’égalité. Mais ces filles marchant toutes deux derrière la bannière du féminisme, ne réalisent pas que leurs « intérêts » sont divergents. La blonde veut pouvoir exploiter, sans retenue, son « atout séduction ». On devine à ses joues pleines et à son cou dodu qu’elle a la poitrine généreuse. Elle entend bien en profiter pour maximiser son pouvoir sur les hommes. Comme elle n’est pas une beauté fatale, elle compte particulièrement sur sa poitrine (1). Son combat en faveur de l’exhibitionnisme prend sa source dans la reconnaissance d’une réalité : les hommes sont attirés par les femmes à fortes poitrines. Cette réalité la rousse s’en passerait bien. Peut-être d’ailleurs considère-t-elle que la préférence pour les bonnets C ou D est le résultat d’un construit social d’essence patriarcal, qu’il convient d’éradiquer via la lutte féministe.
Mais avant d’être un instrument de séduction, les seins sont l’attribut maternel par excellence. On peut imaginer qu’amputée de ce symbole, notre jeune amie préfère se dire qu’après tout, une femme n’est pas faite pour être mère. Elle s’est laissée séduire par le féminisme car il va dans ce sens.
Quoiqu’il en soit les projets respectifs de ces deux jeunes femmes sont irréconciliables. L’impudeur qui arrange l’une, cause le malheur de l’autre. Pendant que la blonde fait l’objet de beaucoup d’attention masculine, en raison de ses mamelles imposantes, la rousse souffre. Car dans ce monde où les seins se donnent à voir en public, la fille chez qui ils sont petits ne peut que se comparer aux femmes plus généreusement dotées. Sans parler de l’obligation qui lui est faite de révéler sa propre poitrine régulièrement, à la piscine ou à la plage.

Comme la plupart des idéologies de gauche, le féminisme crée des problèmes dont il se nourrit. Sur le plan vestimentaire, les femmes faisaient preuve d’infiniment plus de retenue au début du XXe siècle ou même en 1950 qu’aujourd’hui. Désormais elles s’habillent à leur guise, avec la possibilité de tout montrer ou presque. Le féminisme n’est sans doute pas la seule source de cette évolution, mais on ne peut pas dire qu’il s’y soit opposé. Il est clair qu’il a fortement contribué à mettre les femmes à poils. Grâce à cette brillante opération, elles souffrent presque toutes de leurs imperfections physiques. Au temps jadis, il n’était pas question de connaître le détail de l’anatomie d’une femme avant d’avoir pénétré dans la chambre conjugale. Mais désormais tout est visible et tout peut être analysé sous la moindre couture. La taille et la forme des seins, la largeur des hanches, le rebondi et la fermeté des fesses, la présence d’un thigh gap, la longueur des jambes, etc. Les hommes peuvent désormais faire leur sélection en toute connaissance de cause. Un peu comme chez le boucher-charcutier, ils achètent ce qui à l’air appétissant. « Elles sont bien belles vos chipos, bien charnues et cette courbure, aaah cette courbure ! Vous m’en mettrez douze. » Autrefois, si les femmes développaient des complexes, ils concernaient tout au plus leurs visages, car même leurs cheveux étaient soigneusement attachés. Désormais chaque détail des différentes parties de leurs corps fait l’objet de complexes (2). Ainsi les filles qui sont courtes sur pattes, qui n’ont pas de hanche, ou qui n’ont pas de poitrine souffrent profondément. On pourrait espérer qu’en réaction ces femmes prônent un retour à la modestie du XIXe siècle. C’est loin d’être le cas. Le féminisme est parvenu à se positionner comme le point de ralliement de toutes les femmes dont l’orgueil est blessé, de toutes celles qui ont une raison de râler. Dès que l’une d’entre elles a un problème, on lui explique que c’est la faute des hommes et du patriarcat.
Le féminisme a donc déshabillé les femmes, occasionnant chez elles un mal-être permanent, qu’elles tentent d’apaiser en accusant les hommes et en prônant plus… de féminisme.

Julien_Dupré

85A ou 90C ?

(1) Les fortes poitrines confèrent un pouvoir aux vierges folles, qui finira par se retourner contre elles. Les vierges sages n’ont pas besoin de ça.

(2) Pour le plus grand bonheur de l’industrie des cosmétiques, du fitness et de la chirurgie esthétique