L’Éclipse du réel : terreau des idées fausses

LAS VEGASLa discussion rationnelle et argumentée est finalement assez impuissante à faire changer d’opinion un interlocuteur. Il y a heureusement des exceptions et on peut parfois contribuer à faire évoluer une personne d’une idée I à une idée J. Il est assez naturel, en revanche, que le passage d’une idée I à une idée O ne puisse pas se faire en une seule fois. Il est nécessaire de passer par les étapes intermédiaires J, K, L, M et N et cela prend un certain temps. Une personne qui évoluerait directement de I à O verrait « son monde » s’effondrer brutalement et c’est, en général, plus que ce qu’un homme peut supporter. Un changement d’opinion rapide et radical est probablement impossible en dehors du contexte d’événements exceptionnels, tels qu’une grave maladie, ou une guerre.
Si toute remise en question requiert un certain temps, il n’en faut pas moins distinguer les personnes évolutives sur le plan des opinions, de celles qui semblent êtres complètement figées dans leurs idées. Pour ces-dernières il n’est pas question de passer de I à J, même lentement. Cela tient au fait qu’elles défendent les idées qui leur permettent de se sentir bien ou importantes, sans être plus que cela préoccupées par la vérité (bien qu’elles prétendent le contraire). La remise en question de leurs idées mettrait en péril leur bien-être, c’est pourquoi, ces personnes feront tout pour l’éviter, y compris débrancher leur cerveau lorsqu’on leur présente des arguments imparables.
Il est probable que l’âge joue un rôle dans la faculté à évoluer sur le plan des opinions. N’est-il pas plus facile de remettre en question sa vision du monde quand on a vingt-cinq ans que quand on en a cinquante ? Dans le second cas, cela revient à admettre que l’on s’est trompé toute sa vie, ce qui demande beaucoup d’humilité. Lorsque j’avais vingt ans, en voyant tous ces journalistes et ces personnalités du showbiz réciter leur catéchisme gauchiste à la télé, j’ai compris qu’ils défendaient les idées de leur jeunesse, dont ils ne pouvaient plus se défaire, à moins de reconnaître avoir fait fausse route pendant des décennies, ce que leur orgueil n’aurait pas pu supporter. En d’autres termes, ils étaient gauchistes et condamnés à l’être. Ils ne pouvaient pas revenir à la raison parce qu’ils n’avaient pas l’humilité requise pour admettre, du haut de leurs quarante, cinquante ou soixante ans, qu’ils avaient dit et fait n’importe quoi, tout au long de leur vie. Beaucoup de choses se jouent dans les premières années de la vie intellectuelle d’un homme. A ce stade, il n’est pas encore sous l’emprise d’un orgueil qui l’oblige à tenir pour vraies les idées qu’il a défendues la veille (car la veille, il n’avait pas encore d’idée). Bien entendu, il subit d’autres influences, celle du groupe notamment. Par ailleurs, il est souvent d’avantage intéressé par le sentiment de bien-être et de supériorité que peuvent lui donner certaines idées, que par la recherche authentique de la vérité. Toutefois, les jeunes années offrent une liberté que l’on perd une fois que l’on s’est aventuré dans une voie intellectuelle, car on a toujours tendance à persévérer dans une voie dans laquelle on s’est engagé, surtout si elle est mauvaise, et on s’acharne d’autant plus à y rester et à la défendre qu’on est dedans depuis longtemps. Les soixante-huitards sont la tragique illustration de ce phénomène. Il faut veiller à ne pas se tromper quand on est jeune, à bien réfléchir avant de se lancer dans une direction, car remonter la pente, une fois qu’on l’a dévalée, n’est pas chose facile.

Notre but est évidemment de convertir un maximum de gens à nos vues dans l’espoir de sauver la France, l’Europe et le Monde. Malheureusement, comme nous l’avons vu, cette stratégie n’est pas très efficace. Entre les personnes dont les idées évoluent, mais très lentement, et celles chez qui elles sont immuables en raison d’un manque d’intérêt pour la vérité et/ou d’un âge trop avancé, la discussion n’est pas très rentable.
En fait, un développement rationnel, aussi solide soit-il, est loin de valoir la sentence du réel quand il s’agit de convaincre quelqu’un. Nous avons tous appris qu’il ne faut pas toucher une plaque de cuisson en y posant la main, une fois, et en nous brûlant, n’est-ce pas ? Personne n’a jamais admis que toucher une plaque chaude est dangereux après avoir reçu un cours sur les transferts thermiques et le système nerveux par un professeur agrégé.
Les grandes questions autour desquels les bloggeurs et les cyber-commentateurs se disputent seront tranchées de la même façon : par le réel. Ou plutôt devrais-je dire, tranchées, elles le sont déjà, pour qui parvient à percevoir le réel. Car la difficultés est bien là : voir le réel tel qu’il est, malgré l’extraordinaire pouvoir de distorsion du monde moderne. La société occidentale contemporaine, comme toutes les sociétés avancées, entoure le réel d’un épais voile d’illusions. Et j’ai bien peur que de nombreuses positions que l’on voit défendues dans les débats, ici et là, découlent de l’incapacité de leurs auteurs à percer ce voile. Leurs idées ne s’enracinent donc pas dans le réel, mais dans la perception fausse qu’ils en ont. Par conséquent, ces idées sont elles-mêmes fausses.
LasVegas_ComeBackSoonIl s’agit de préciser en quoi la société moderne produit des illusions qui masquent le réel et trompent beaucoup de gens, y compris des personnes de bonne volonté. Je vais vous présenter une série d’exemples concrets de ce phénomène par lequel le monde contemporain escamote le réel derrière une façade factice, mais trompeuse. Chaque exemple fera l’objet d’un article ultérieur. Come back soon !

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7 réflexions au sujet de « L’Éclipse du réel : terreau des idées fausses »

  1. François (droite d'avant)

    Le but d’une conversation ou d’un débat n’est jamais de faire passer son interlocuteur du point I au point O. Comme vous le soulignez justement, ça ne marche pas.

    L’objectif est en fait de faire évoluer les auditeurs qui ne prennent pas directement part au débat, et qui eux sont au point L ou M. Etant en désaccord avec votre contradicteur sur le point I, leurs intelligences seront plus sensibles à vos arguments, et ils iront plus facilement au point O.

    Enfin, le nombre de personnes arrivant au point O a un fabuleux effet de contagion. Une idée ne se répand que si elle atteint une « masse critique ». Alors, exprimer cette idée publiquement ne devient plus « nauséabond », et beaucoup pourront l’adopter sans avoir peur de passer pour de dangereux extrémistes. Cette catégorie correspond à 90% des Français.

  2. Kolia Karamazov Auteur de l’article

    François,

    Vous avez tout à fait raison. Il est important de se souvenir de cet effet de la conversation sur les observateurs, car sinon on est vite désespéré par l’entêtement de nos contradicteurs.

  3. Ping : Les illusions du monde moderne : la richesse | Kolia Karamazov

  4. antigauchisme

    le problème c’est que meme si le peuple est majoritairement réaliste et conservateur (meme si tous ne votent pas marine, beaucoup sont méfiants envers les immigrés et l’islam par ex), les élites et la classe moyenne haute ne le sont pas Comme vous le dites, ils sont obsedés par la culture soixante huitarde que leur transmettent les médias, les politiciens, les experts, les profs, les artistes et les intellos Les autres sont moins contaminés puisque moins cultivés (j’en viendrais presque a faire l’éloge de la bétise et de l’ignorance) A part le génocide ou l’exil forcé des bien-pensants, je ne vois pas quoi faire hélas

  5. Ping : La vie urbaine et ses conséquences | Kolia Karamazov

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